Transmettre la mémoire des migrations : la correspondance comme support de filiation

Valérie Bouchard (Université de Saint-Boniface)

Ce projet propose de poser un regard ethnologique, de l’intérieur, sur les réseaux de parenté qui forment le cœur des communautés francophones en Amérique du Nord par l’entremise de la correspondance. À partir d’archives familiales abordées sous l’angle de l’intime et du quotidien (Dassié, 2010), cette recherche, ancrée dans une perspective de longue durée, s’intéresse aux différentes périodes et aux divers contextes que ces documents ont traversés au fil de leur trajectoire biographique (Bonnot, 2002). L’objectif est de les analyser non seulement en tant que révélateurs d’une « expérience migratoire » (Mimeault, 2013), mais également comme témoins d’une pratique conservatoire familiale et comme supports d’une mémoire familiale de la migration transmise et, possiblement, réinterprétée (Ricœur, 1985 ; 2000). En m’inspirant des résultats de ma recherche doctorale, qui s’est intéressée aux récits qu’évoquent les objets d’une collection privée, je souhaite interroger ces archives comme des « objets de filiation » (Bouchard, 2021), c’est-à-dire comme supports d’un sentiment d’appartenance à un groupe et à une lignée dont l’expérience migratoire constituerait un fil conducteur.

Pour ce faire, je me pencherai sur deux fonds d’archives familiales conservés à l’Institut français d’Assumption University, Worcester (Maine) : le fonds de la famille Jobin, qui a quitté Québec pour Boston en 1890, parmi lequel figurent, entre autres, quelque 500 lettres à ce jour peu exploitées et les mémoires de Marie-Eugénie Jobin, notamment étudiés par Leslie Choquette sous l’angle de l’intégration à une nouvelle communauté (Choquette, 2011) ; et celui de la famille Harpin-Sansoucy, qui a immigré de la communauté rurale de Saint-Ours vers Southbridge, au Massachusetts, en 1909, et qui témoigne d’un profil de migrants d’un milieu moins aisé, dévoilant des fragments d’un quotidien différent qu’il sera intéressant de mettre en rapport avec celui de la famille Jobin. Ces deux fonds ont en commun d’avoir fait l’objet de récits rédigés par les descendants (Choquette, 2019), offrant ainsi un accès à l’angle mémoriel de l’histoire familiale de migrations de familles canadiennes-françaises originaires du Québec vers la Nouvelle-Angleterre au tournant du XXe siècle. Le projet laisse par ailleurs une ouverture à la découverte d’autres fonds et documents pertinents pour éclairer les trajectoires narrées de la mémoire familiale des migrations.

La réalisation de ce projet repose d’abord sur l’étude de documents écrits, particulièrement les deux fonds d’archives identifiés, pour dégager l’expérience migratoire de ces deux familles. Le séjour à l’Institut français sera également l’occasion de consulter les documents rédigés par les donateurs de ces deux fonds : les traductions de lettres réalisées par le donateur du fonds de la famille Jobin, et l’histoire familiale qu’il a produite à partir de ces archives, ainsi que l’histoire familiale publiée par la donatrice du fonds de la famille Harpin-Sansoucy. Selon le développement de la recherche et les pistes révélées grâce à la consultation des archives, des entrevues seront réalisées auprès de descendants de ces familles afin de dégager les différentes manifestations de la mémoire familiale.

À terme, le projet vise une publication scientifique croisant l’édition critique à l’analyse ethnologique, qui par le biais d’une approche qualitative, chercherait à faire ressortir l’intimité de l’expérience migratoire, mais également le partage de carnets de recherche numériques, s’adressant à un public curieux, mais non spécialiste et proposant une incursion au cœur de l’expérience de recherche ethnologique.